Où vont vraiment les déchets de la fast fashion ?

Les montagnes de vêtements bon marché s’accumulent à un rythme effréné, alimentées par l’engouement pour la fast fashion. Des tonnes de textiles sont jetées chaque année, souvent après seulement quelques utilisations. Ces déchets finissent rarement où l’on pourrait s’y attendre.

Disparus de nos penderies, les vêtements usagés ne s’évanouissent pas dans la nature. Beaucoup traversent les frontières, direction les pays en développement où ils saturent marchés et décharges, perturbant l’économie locale et aggravant la crise environnementale. À chaque étape, la gestion de ces textiles jetables soulève des défis qui dépassent largement la question du recyclage : on touche ici à la durabilité et à la responsabilité mondiale.

Les dessous du modèle économique de la fast fashion

Produire à toute allure, vendre à prix cassés, renouveler les collections chaque semaine : la fast fashion a bouleversé nos habitudes vestimentaires. Les grandes enseignes aiment vanter leur engagement pour l’économie circulaire. Mais en grattant le vernis, la réalité est bien plus brute. Impossible de masquer l’ampleur de la surconsommation. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : l’Agence européenne pour l’environnement (AEE) classe le textile au quatrième rang des secteurs de consommation qui pèsent le plus lourd sur la planète et le climat.

Un modèle qui s’essouffle

Face à cette boulimie textile, l’Union Européenne serre la vis. Sa nouvelle stratégie prévoit d’interdire l’exportation de déchets textiles. Hans Bruyninckx, à la tête de l’AEE, pointe du doigt l’impact colossal de ce secteur sur les ressources et les émissions carbone. À ses côtés, Maria Teresa Pisani (CEE-ONU) et Veronika Hunt Safrankova (PNUE) multiplient les initiatives pour tenter d’endiguer la vague de textile jetable.

Vers une économie circulaire ?

Les marques de fast fashion n’ont plus le choix : il leur faut intégrer des pratiques plus responsables. Les consommateurs s’y emploient aussi, poussés par des campagnes menées par Greenpeace et d’autres ONG. Viola Wohlgemuth, spécialiste des questions de circularité et de substances toxiques chez Greenpeace Allemagne, ne mâche pas ses mots : la solution commence par produire moins. Les projets se multiplient, mais le chemin vers une véritable économie circulaire reste long, semé d’obstacles bien réels.

Le parcours des déchets textiles : de la poubelle à l’exportation

À mesure que nos armoires se remplissent, l’envers du décor devient de plus en plus visible. Les vêtements dont on se débarrasse ne restent pas dans l’ombre : ils prennent la route, direction le Sud. Le Kenya, par exemple, a reçu 185 000 tonnes de vêtements d’occasion en 2019, dont 30 à 40 % sont jugés sans valeur et finissent dans les décharges, comme celle de Dandora, saturée depuis plus de vingt ans.

En Tanzanie, on parle de « Mitumba » pour désigner ces ballots de vêtements venus d’ailleurs. Mais derrière cette manne, les conséquences s’accumulent. Les marchés de Gikomba à Nairobi ou de Kantamanto à Accra croulent sous le poids de ces textiles. Au Ghana, chaque jour, 160 tonnes de vêtements d’occasion arrivent, mais une grande partie d’entre eux est invendable et s’amoncelle en déchets.

Les défis logistiques

Le parcours de ces textiles suit des étapes bien précises, qui chacune comportent leur lot de difficultés :

  • Collecte : Les vêtements usagés sont rassemblés via des points de collecte ou des actions de dons.
  • Tri : Ils passent ensuite par un tri minutieux, selon leur qualité et leur état général.
  • Exportation : Ceux qui tiennent la route sont expédiés vers des pays en développement.
  • Décharge : Les invendables terminent leur course dans les décharges, aggravant la pollution locale.

Le quotidien du marché de Gikomba illustre cette impasse. Les vêtements abîmés ou de piètre qualité n’intéressent personne et s’entassent, formant de véritables montagnes de déchets textiles impossibles à résorber.

Les limites du recyclage et de la réutilisation

Faire du neuf avec du vieux : sur le papier, l’idée séduit. Mais la réalité du recyclage textile est bien plus complexe. Premier obstacle : la composition même des vêtements. Le mélange de fibres (coton, polyester et autres) rend le recyclage très difficile. À peine 1 % des vêtements collectés renaissent sous forme de nouveaux textiles. Les technologies actuelles ne permettent pas de traiter cette masse à grande échelle.

Quant à la seconde main, elle n’a rien d’un eldorado. Les vêtements doivent être en parfait état pour avoir une chance de trouver preneur. Les autres terminent leur course dans les décharges. Viola Wohlgemuth de Greenpeace rappelle que même les vêtements expédiés en Afrique alimentent des montagnes de déchets impossibles à gérer.

Quelques pistes émergent. La Fondation Changing Markets milite pour des lois plus strictes et des alternatives plus responsables. Mais le problème reste entier : la cadence de production ne ralentit pas. Les vêtements à bas prix et de faible qualité continuent de saturer le marché mondial, alimentant la crise des déchets textiles.

L’Union Européenne tente un virage : sa stratégie textile vise à stopper l’exportation des déchets textiles, mettant les marques face à leurs responsabilités. Hans Bruyninckx, directeur de l’AEE, le rappelle : la mode rapide est l’un des plus grands fléaux environnementaux de notre époque.

déchets textiles

Vers une prise de conscience et des solutions durables

Le sujet n’est plus réservé aux spécialistes : la prise de conscience s’accélère. Liz Ricketts, fondatrice d’une ONG active sur le terrain, ne ménage pas ses efforts pour dénoncer les dérives du secteur. La Fondation OR, quant à elle, met ouvertement en cause les grandes maisons de mode pour leur rôle dans la crise des déchets textiles au Ghana.

Des actions concrètes émergent. La Fondation Changing Markets pousse à l’adoption de lois plus strictes et d’alternatives pérennes. Son objectif : que les marques s’engagent dans une économie circulaire véritable, loin des discours creux.

La fast fashion est secouée. Depuis le drame du Rana Plaza, la pression s’intensifie sur les industriels pour qu’ils repensent leurs pratiques. Pourtant, certains géants persistent dans leur course folle, inondant le marché de vêtements ultra bon marché, générant toujours plus de déchets.

Les gouvernements, eux aussi, commencent à agir. L’Union Européenne impose des règles plus sévères, avec l’interdiction de l’exportation des déchets textiles en ligne de mire. Hans Bruyninckx, de l’AEE, n’hésite pas à rappeler la gravité de la situation : l’industrie textile figure parmi les plus polluantes au monde.

Maria Teresa Pisani (CEE-ONU) et Veronika Hunt Safrankova (PNUE) appellent à des efforts coordonnés. Seule une action collective, globale, permettra d’enrayer la spirale de la fast fashion et ses conséquences environnementales.

Le textile n’est plus seulement une affaire de mode ou de tendances. Il s’est mué en enjeu écologique et social, qui nous concerne tous. Le prochain vêtement que vous achèterez portera-t-il encore la marque invisible de cette surproduction mondiale, ou marquera-t-il le début d’un changement profond ?

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